Sécurité, Peur et Puissance : l'impossible repos des États
Le récent enlèvement à Caracas (Venezuela) du Président Maduro par les forces spéciales américaines symbolise parfaitement le retour en force du réalisme offensif en géopolitique.
Le récent enlèvement à Caracas (Venezuela) du Président Maduro par les forces spéciales américaines symbolise parfaitement le retour en force du réalisme offensif en géopolitique. Dans ce théâtre continental américain où s’affrontent ambitions régionales et ingérences extérieures, nous assistons à une illustration parfaite des mécanismes décrits par les théoriciens du réalisme : maximisation de la puissance, paranoïa sécuritaire et instrumentalisation des menaces pour justifier l’expansion du contrôle.
Les fondements du réalisme offensif
Il existe plusieurs visions du « réalisme » en géopolitique, la plus ancienne étant la Realpolitik bismarckienne, cette politique pragmatique fondée sur les rapports de force plutôt que sur les principes moraux, les accords ou quelconque rapprochements ou affinité culturelle. La raison d’état et ses intérêts priment sur tout le reste. Aujourd’hui, une vision assez connue de réalisme est le « réalisme offensif » de John J. Mearsheimer, très bien détaillé dans son livre The Tragedy of Great Power Politics. Selon sa thèse, les chefs d’État cherchent avant tout à maximiser leur puissance relative pour éviter de se retrouver dans une position de faiblesse que leurs rivaux pourraient exploiter. Le but ultime est toujours la survie et la pérennité du pouvoir en place.
Cette théorie nous aide à comprendre la situation actuelle au Venezuela et pourquoi les dirigeants, qu’ils gouvernent une superpuissance (USA) ou un État pétrolier en déclin (Venezuela), adoptent des comportements similaires lorsque leur position est menacée. Ils ne cherchent pas simplement à maintenir ce qu’ils ont, mais à accumuler davantage de pouvoir comme assurance contre l’incertitude future. C’est Maduro qui va chercher à des garanties sécuritaires auprès de la Chine et de la Russie et Trump, pour qui l’émergence de rivaux géostratégiques dans la région menace durablement la position des États-Unis dans l’hémisphère occidental.
En un sens, les chefs d’État vivent dans une paranoïa constante, craignant que leur pouvoir ne soit contesté par un concurrent. Cette anxiété permanente est une condition structurelle du pouvoir lui-même et une avant tout une réalité pathologique individuelle des personnes qui dirigent ces nations. C’est ainsi que les guerres d’agression sont souvent perçues comme des guerres défensives ou préventives par ceux qui les mènent. L’envahisseur se présente toujours comme celui qui ne fait que répondre à une menace existentielle, réelle ou imaginée. Ce désir mimétique (René Girard) entraînant un cercle infernal de violence entre les états est fatal et inévitable, c’est le moteur des évènements, et à plus d’un titre, celui de l’Histoire.
L’impossibilité du statu quo
Le réalisme n’est jamais uniquement « défensif » comme le suggérait Kenneth Waltz, et le statu quo durable n’est jamais ce que recherchent vraiment les États, tout simplement parce qu’un tel état statique est impossible à atteindre et à préserver sur le long terme. Les alliances se fissurent, les ressources s’épuisent, les technologies évoluent, les individus changent. Dans ce flux constant, ce dynamisme humain, l’immobilisme équivaut à un recul relatif.
Le rapport de force « offensif » l’emporte donc toujours sur le « repos défensif » garanti, temporairement, par les institutions internationale et supranationales. Les organisations internationales, les traités, les normes du droit international ne sont que des voiles fragiles jetés sur la réalité brutale de la compétition pour le pouvoir. Ils peuvent ralentir ou canaliser cette compétition, mais jamais l’éliminer. Ainsi, ce qui est vrai pour l’individu, l’économie ou encore l’étude de l’histoire (cet état de repos permanent impossible (Mises)) l’est aussi pour notre compréhension de la géopolitique et des rapports de force entre les états.
Des trois moteurs déterminants de la géopolitique – le poids de l’histoire, le déterminisme géographique et l’impératif sécuritaire – c’est bien le dernier qui semble plus que jamais déterminer les relations internationales, dynamiser et accélérer le cours des événements.
L’attaque contre le Venezuela illustrent parfaitement avec le retour assumé des États-Unis à la doctrine Monroe, qui consiste à considérer les Amériques comme leur pré carré inviolable afin d’y établir leur sphère d’influence. La doctrine Monroe (1823) est relativement simple : selon elle, toute intervention extérieure sur le continent américain doit être considérée comme une menace pour la sécurité des États-Unis. Aujourd’hui, c’est le risque d’une influence chinoise trop importante sur le Venezuela.
Autre point important de la doctrine : celle‑ci désengage en contrepartie totalement les États-Unis des affaires extérieures. À l’époque, il s’agissait pour les États-Unis de ne pas intervenir dans les affaires européennes. Aujourd’hui, cette doctrine émerge sous un nom nouveau : la Donroe Doctrine, que l’administration Trump qualifie d’évolution significative de cette ancienne doctrine, car celle-ci vise pas seulement le contrôle géopolitique des pays américains, mais également de leurs ressources et autres actifs stratégiques : « Nous voulons un hémisphère qui reste à l’abri des incursions étrangères hostiles ou de la mainmise sur des actifs clés, et qui soutienne les chaînes d’approvisionnement essentielles », a déclaré l’administration. « Nous voulons garantir notre accès continu à des emplacements stratégiques clés. [...] Nous rétablissons l’attention nécessaire à la lutte contre les menaces dans l’hémisphère occidental. »
Ce que l’État craint
En géopolitique, une autre dynamique importante est l’émergence des forces « révolutionnaires » qui redéfinissent les règles du jeu et procèdent à un renouvellement complet des élites. Ces forces ne jouent pas selon les règles établies, elles cherchent à renverser la table elle-même. Ces forces, ce sont les idées, portées par des individus. Elles sont, comme l’écrivait Ludwig von Mises, « Tout ce qui est pensé, fait et accompli est le fruit du travail individuel. Les idées nouvelles et les innovations sont toujours l’œuvre d’hommes hors du commun. » (pp. 859–60; p. 863). Les puissants doivent donc se protéger de deux choses : des risques internes, c’est-à-dire de leur propre population, et des concurrents externes.
Ces forces terrorisent constamment les États, qui chercheront à les empêcher d’apparaître avant même qu’elles ne prennent forme. Il s’agit à la fois de concurrents politiques directs et de systèmes alternatifs à celui proposé par l’État : institutions spontanées, monnaies parallèles, réseaux d’entraide, technologies décentralisées. Tout ce qui échappe au contrôle est perçu comme une menace potentielle.
« Ce que l’État craint par-dessus tout, bien sûr, c’est toute menace fondamentale à son propre pouvoir et à sa propre existence. La mort d’un État peut survenir de deux manières principales : (a) par la conquête d’un autre État, ou (b) par le renversement révolutionnaire de ses propres sujets — en bref, par la guerre ou la révolution. La guerre et la révolution, en tant que deux menaces fondamentales, suscitent invariablement chez les dirigeants de l’État des efforts maximaux et une propagande maximale auprès du peuple. Comme indiqué ci-dessus, tous les moyens doivent toujours être utilisés pour mobiliser le peuple afin qu’il vienne à la défense de l’État, convaincu qu’il se défend lui-même. » - Murray Rothbard, Anatomy of the State p.44
L’histoire du pouvoir peut ainsi être analysée comme une peur constante de perdre le contrôle. Murray Rothbard ne dit pas autre chose dans L’Anatomie de l’État : l’État cherche toujours à se préserver, car il craint d’être remplacé par un concurrent intérieur ou extérieur. De ce fait, « la tendance naturelle de l’État est toujours d’étendre son pouvoir », non par simple cupidité, mais par instinct de survie. L’anatomie de l’État est avant tout une anatomie de la peur.
Tout moyen est toujours bon à utiliser pour mobiliser les gens pour venir à la défense de l’État en croyant qu’ils se défendent eux-mêmes. La rhétorique patriotique, l’invocation de menaces extérieures, la désignation d’ennemis communs : tous ces procédés servent à transformer la défense du pouvoir en place en défense de la nation, à confondre délibérément les intérêts des gouvernants avec ceux des gouvernés.
En fin de compte, il s’agit d’une spirale infernale vers le contrôle, car au fond, tout pouvoir reste illégitime, et tout pouvoir souffre du syndrome de l’imposteur. Même les dirigeants de régimes autoritaires savent, dans leur for intérieur, qu’ils ne règnent que par la force ou la manipulation, jamais par un consentement véritablement libre des individus qu’ils gouvernent. Cette prise de conscience, toujours présente en lame de fond, alimente la paranoïa et justifie l’escalade répressive. Après tout, cela est normal, car le pouvoir, comme toute autre chose, est toujours une réalité individuelle.



