Libéralisme et Impérialisme
L’histoire nous présente un paradoxe troublant : les États qui défendent le plus ardemment la liberté économique chez eux sont souvent ceux qui mènent les politiques étrangères les plus agressives.
L’histoire nous présente un paradoxe troublant : les États qui défendent le plus ardemment la liberté économique chez eux sont souvent ceux qui mènent les politiques étrangères les plus agressives. Le Royaume-Uni du 19ème siècle, berceau du libre-échange et de la révolution industrielle, était aussi le plus grand empire colonial de l’histoire. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis, certainement l’une des économies les plus libres, qui maintiennent près de 800 bases militaires à travers le monde.
Dans son article Banking, Nation States, and International Politics: A Sociological Reconstruction of the Present Economic Order (The Review of Austrian Economics (Volume 4, 1990, pp. 55–87), Hans Hermann Hoppe souligne un paradoxe de taille : plus un État est libéral en interne, plus il est susceptible de mener une politique impérialiste agressive à l’extérieur.
Il existe en effet un lien entre le libéralisme interne d’une nation, c’est-à-dire la capacité des individus à créer de la richesse et à innover, et la capacité d’un État à profiter de ces richesses pour alimenter ses ambitions expansionnistes et impérialistes.
« Plus précisément, l’histoire met en lumière l’importance centrale du libéralisme interne pour la croissance impériale : l’ascension des États d’Europe occidentale au rang de puissance mondiale s’explique ainsi. C’est en Europe occidentale que l’idéologie des droits naturels et du libéralisme, s’appuyant sur les anciennes traditions intellectuelles de la philosophie grecque et stoïcienne ainsi que sur le droit romain, a vu le jour. C’est là que, associée à des noms tels que saint Thomas d’Aquin, Luis de Molina, Francisco Suárez et les scolastiques espagnols de la fin du 16ème siècle, Hugo Grotius, Samuel Pufendorf et John Locke, elle a gagné en influence dans l’opinion publique ; c’est là que les pouvoirs d’exploitation internes des différents États ont alors été affaiblis. Ce pouvoir a été encore davantage affaibli par le fait que l’Europe prémoderne était caractérisée par un système international hautement concurrentiel, presque anarchique, avec une multitude d’États rivaux de petite taille et de principautés féodales.
C’est dans ce contexte que le capitalisme est né. Les États étant faibles, les fermiers, les producteurs et les entrepreneurs ont commencé à accumuler de plus en plus de capital ; des taux de croissance économique sans précédent ont été enregistrés ; pour la première fois, une population en constante augmentation a pu être soutenue ; et, en particulier avec le ralentissement de la croissance démographique, le niveau de vie général a commencé à augmenter progressivement, mais de manière continue, conduisant finalement à ce que l’on appelle la révolution industrielle. Grâce à la richesse supérieure des sociétés capitalistes, les États libéraux et faibles d’Europe occidentale sont devenus les plus riches de la planète. Cette richesse supérieure a alors conduit à une explosion d’initiatives impérialistes qui, pour la première fois dans l’histoire, ont fait des États européens de véritables puissances mondiales, étendant leur domination hégémonique à tous les continents. »
Il explique cette réalité assez simplement : historiquement, la construction du pouvoir politique européen était relativement décentralisée, fragmentée, voire anarchique. Cela a permis à un « libéralisme interne » de fleurir, en raison de la faiblesse des régulations, des normes et de l’interventionnisme économique. L’absence d’un pouvoir politique omniprésent a donc favorisé l’accumulation de capital par les individus, et la production et la richesse de ces sociétés ont culminé jusqu’à la révolution industrielle. Cette décentralisation du pouvoir, la séparation du pouvoir temporel et religieux, l’émergence des droits civils... impossible de ne pas mentionner le « Miracle européen », tel que décrit par Ralph Raico.
Le mécanisme de l’exploitation
Cependant, une autre tendance a également vu le jour : la montée en puissance du pouvoir étatique. C’est également à partir de cette même période, au 18ème et surtout au 19ème siècle, que le pouvoir politique a commencé à se centraliser et à accroître son emprise sur le marché. L’État, cette entité coercitive qui vit nécessairement de l’exploitation du capital créé par les classes productives de la société, a ainsi pu extraire plus efficacement ces richesses, d’abord via les taxes, puis grâce à l’inflation de la masse monétaire. Un État plus riche possède donc des moyens plus importants pour mener des guerres d’expansion, dominer militairement d’autres États et étendre son hégémonie.
« Aussi paradoxal que cela puisse paraître à première vue, plus un État est libéral en interne, plus il est susceptible de se livrer à des agressions extérieures. Le libéralisme interne enrichit la société ; une société plus riche à exploiter enrichit l’État ; et un État plus riche mène des guerres expansionnistes de plus en plus fructueuses. Et cette tendance des États plus riches à intervenir à l’étranger est encore renforcée s’ils parviennent à créer un nationalisme « libérationniste » parmi la population, c’est-à-dire l’idéologie selon laquelle c’est avant tout au nom et pour le bien des libertés internes de la population et de son niveau de vie relativement plus élevé qu’il faut mener la guerre ou entreprendre des expéditions étrangères.
En fait, on peut affirmer quelque chose d’encore plus spécifique au sujet du libéralisme interne en tant que condition et moyen d’un impérialisme réussi. »
Comme le souligne Hoppe dans son article, cela est surtout vrai durant l’âge d’or de l’expansionnisme européen, période durant laquelle les États impérialistes pouvaient profiter de leur libéralisme intérieur et de la compétitivité importante de leur économie par rapport à celle des régimes plus répressifs et arriérés, qui n’avaient pas adopté les préceptes du marché libre, de la liberté et de la propriété. C’est ainsi, comme l’explique Hoppe, que le Royaume-Uni, État le plus libéral de son époque aux 18ème et 19ème siècles, est devenu naturellement le plus grand empire impérialiste.
En somme, toute asymétrie de puissance et de richesse entre les États sera toujours exploitée par l’État le plus fort. C’est la nature même de l’État : il ne se contente pas de mener une entreprise de prédation et de contrôle envers sa propre population, mais aussi envers les autres États. C’est ce qu’est l’État, comme le décrivait parfaitement Murray Rothbard.
L’Empire britannique en est un bon exemple, mais il n’est pas le seul. Citons également l’Empire russe, la puissance européenne la moins libérale de cette période, qui n’a pas moins été entraînée dans une folie conquérante au 19ème siècle. Entre 1830 et 1907, la concurrence avec le Royaume-Uni pour le contrôle de l’Asie centrale, « The Great Game », est assez parlante. C’est durant cette période d’expansionnisme que le gouffre creusé par le libéralisme occidental, et l’asymétrie de puissance entre nations, était à son maximum.
Au final, ces grandes conquêtes sont à la fois le fait de l’avancée fulgurante et libérale de l’Occident, de l’emprise grandissante des États occidentaux sur leurs économies, mais aussi de la stagnation tragique de leurs voisins, souvent autoritaires et illibéraux, qui ont été les principaux artisans de leur propre faiblesse. Les exemples du déclassement de l’Empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », et de la Chine impériale durant cette même période sont relativement éloquents. Empêtrés dans l’autoritarisme et le conservatisme économique, ils sont devenus des cibles faciles. Leur stagnation économique les a rendus militairement vulnérables face à des puissances occidentales en pleine expansion capitaliste.
Aujourd’hui et la monnaie fiat
Comme le rappelle Hoppe, tout change véritablement avec la création de la Fed en 1913, puis avec la Première Guerre mondiale, un an plus tard. À partir de ce moment-là, avec l’avènement de la monnaie fiat et du système monétaire à banque centrale, l’État bénéficie d’un contrôle total sur la monnaie. Il peut désormais réorienter l’économie plus facilement vers la destruction de son adversaire, devenu l’ennemi à abattre absolument. Avec la monnaie, l’État peut désormais vampiriser, taxer et subtiliser l’ensemble du capital créé et accumulé par les individus, qu’il soit passé, présent ou futur.
Cette rupture de 1913 marque le passage à une nouvelle phase de l’impérialisme. Les guerres mondiales du XXe siècle, par leur échelle destructrice sans précédent, auraient été impossibles sans cette capacité nouvelle des États à créer de la monnaie ex nihilo. L’inflation de guerre devient l’outil privilégié : plus besoin d’épuiser les coffres nationaux, il suffit de faire tourner la planche à billets.
Plus subtil encore est le rôle du dollar comme monnaie de réserve mondiale. Cette position hégémonique permet aux États-Unis d’exporter leur inflation, de financer leurs déficits par l’endettement sans conséquences immédiates, et de sanctionner économiquement leurs adversaires en les excluant du système financier international. Le libéralisme économique interne, qui a permis au dollar de devenir la monnaie de référence mondiale, sert directement l’impérialisme externe.
Aujourd’hui encore, l’impérialisme des États se nourrit du « libéralisme interne » de leur société, voire du « libéralisme externe » des autres sociétés dans le cas des États-Unis grâce au privilège exorbitant dont jouit le dollar. Les récents rapports de force interétatiques entre la Russie et l’Ukraine, ou encore entre les États-Unis et le Venezuela et l’Union européenne, ne disent pas autre chose : dans les rapports de force internationaux, les États qui laissent leur marché intérieur le plus « libre » (bien entendu, aucun ne l’est véritablement) sont les mieux armés pour s’engager ensuite dans la lutte contre les autres États. De plus, ceux qui peuvent puiser le plus efficacement dans le capital privé des individus, domestiques ou étrangers, s’en sortent le mieux.
L’exemple de la Chine contemporaine est particulièrement instructif. Malgré un contrôle étatique bien plus prononcé que celui des démocraties occidentales, sa montée en puissance économique s’accompagne d’une assertion géopolitique croissante. Les tensions en mer de Chine méridionale, les ambitions sur Taïwan, et la stratégie des « nouvelles routes de la soie » illustrent parfaitement le mécanisme décrit par Hoppe : une nation qui s’enrichit, même partiellement grâce à une libéralisation relative de son économie, voit son État naturellement chercher à convertir cette richesse en puissance militaire et en expansion géopolitique. La richesse alimente l’impérialisme des états.
Conclusion
Ce constat ne doit pas nous mener à rejeter le libéralisme économique. Ici, le libéralisme économique n’est pas le problème, car comme nous l’avons vu, celui-ci est créateur de richesses. Le problème est à chercher ailleurs, dans l’État et sa prédation incessante du capital privé des individus par tous les moyens possibles. Cette analyse nous rappelle simplement une simple vérité : tant qu’existent des États, la prospérité économique sera toujours partiellement détournée vers des fins contraires à ce que recherchent naturellement le marché, la prédation plutôt que la coopération. La question n’est donc pas de savoir si le libéralisme mène inévitablement à l’impérialisme, mais comment briser le cycle de la prédation étatique qui transforme la prospérité issue du marché en instrument de domination et coercition.



