Les monopoles
Les monopoles n’ont rien à voir avec le marché libre, mais tout à voir avec l’intervention de l’État dans l’économie.
L’un des arguments anti-capitalistes les plus audibles est celui lié à la situation de monopole dont jouissent certains grands acteurs économiques. Ces situations écrasent le consommateur et le travailleur, et permettent aux grands patrons d'accroître continuellement leur richesse. En bref, les monopoles sont souvent perçus comme la conséquence inévitable quand le capitalisme arrive à un stade avancé de développement, à son stade suprême.
Or, il n’en est rien. C'est même précisément le contraire. En effet, les monopoles n’ont rien à voir avec le marché libre, mais tout à voir avec l’intervention de l’État dans l’économie.
Le « monopole » de marché
Dans un contexte de marché libre non manipulé par la force publique, il peut exister des situations dominantes dans certains secteurs, celles-ci ne posent pas de problème en soi ; elles témoignent de la capacité d'une entreprise à mieux servir le consommateur que ses concurrents sur le marché libre. Elles peuvent s'expliquer par une meilleure efficacité dans la gestion des coûts (optimisation du temps humain, gestion des intrants, économies d'échelle, etc.), une capacité d'innovation supérieure à la moyenne du marché ou encore la capacité à proposer de meilleurs produits à moindre coût.
Cependant, ces positions dominantes sont nécessairement éphémères et ne peuvent pas être maintenues durablement. Pourquoi ? Parce que l'économie est un processus, et que l'entrepreneur est une figure clé, disruptive et créatrice, au cœur de ce processus. L’entrepreneur est un acteur économique de premier plan. Il n'est pas un simple allocateur rationnel de ressources, comme le conçoivent les keynésiens, mais un individu qui parvient à faire une meilleure utilisation des ressources et de l'information.
L’action entrepreneuriale consiste avant tout à exploiter une information nouvelle, créée ou découverte, qui n’avait pas encore été prise en compte par les autres acteurs économiques. En ce sens, l’entrepreneur est un acteur économique non ordinaire, car c’est un visionnaire doté d’une faculté unique de se projeter, de saisir les opportunités et d'anticiper les besoins du marché.
En acceptant cette vision, nous comprenons que le maintien d'une situation monopolistique est durablement impossible, car il supposerait un scénario irréalisable : que la création et la découverte d'informations nouvelles demeurent le monopole d'un individu ou d'un comité. Ce qui est humainement impossible.
La concurrence, destructrice des monopoles
« La tâche de l'entrepreneur est de sélectionner, parmi la multitude de projets technologiquement réalisables, ceux qui satisferont les besoins les plus urgents du public qui n'ont pas encore été satisfaits. » Ludwig von Mises - Planning for Freedom
C’est là tout l’enjeu: la concurrence. Le marché libre et l’action entrepreneuriale ont précisément pour rôle de remettre sans cesse en question ces situations de monopole.
Comme le disait Joseph Schumpeter dans Capitalisme, socialisme et démocratie « Le nouveau ne surgit pas de l’ancien, mais surgit à côté de l’ancien, et finit par le rendre obsolète. » Dans la vision schumpéterienne de la destruction créatrice, le nouveau émerge souvent sous la forme de petites entreprises, d’entrepreneurs innovants, de technologies émergentes et de ruptures, qui, par leur efficacité à mieux répondre aux besoins des consommateurs, viennent évincer « l’ancien », c’est à dire les structures existantes. Qu’elles soient en situation de monopole ou non. C’est ainsi que la voiture a remplacé la calèche, que l’électricité a remplacé le gaz et la bougie, et qu’Internet a révolutionné les télécommunications.
L'idée selon laquelle l’innovation est avant tout portée par les petites entreprises est essentielle et se vérifie historiquement. Ces entreprises sont souvent les premières à explorer de nouvelles niches de marché ou à adopter des technologies émergentes que les grands groupes implantés négligent par inertie ou conservatisme.
Ainsi, l’émergence naturelle d’un concurrent sur le marché est inévitable, tant que l’homme sera homme et qu’il sera poussé par à agir pour améliorer sa propre situation et celles des autres. Si l’émergence de la concurrence est inévitable, il donc faut donc aussi comprendre que si elle est inexistante, c’est que quelque chose, ou quelqu’un, l’interdit... Si une industrie bénéficie effectivement d’économie d’échelle et d'une meilleure utilisation de l'information, alors elle ne devrait pas craindre la concurrence privée ; le besoin d’une protection spécifique signale donc un manque d'avantage naturel.
La véritable origine des monopoles
« On ne peut empêcher l'émergence d'un concurrent dans un secteur donné si ce n'est par la loi. Autrement dit, il n'y a pas de monopole naturel. Seule la réglementation permet d'imposer une structure de marché. Il n'y a de monopoles que ceux issus des privilèges accordés par le prince. » - Jean-Louis Caccomo
Quand des monopoles persistent à grande échelle, c’est généralement parce qu’ils sont entretenus par la force publique. En effet, contrairement à ce que l'on pourrait croire, c'est bien l'interventionnisme qui crée ces situations monopolistiques sur le marché, en favorisant certains acteurs économiques et en empêchant l'émergence naturelle de concurrents. Les exemples ne manquent pas : barrières douanières, tarifs et protectionnisme… Représentent des privilèges légaux injustes accordés aux entreprises en leur permettant de se protéger de la concurrence, qu'elle soit domestique ou étrangère, en les soustrayant aux règles du marché.
Un exemple typiquement français est le monde de la librairie. Les aides publiques (prix unique du livre, TVA à 5,5 %, ...) ainsi que l’intervention des autorités administratives, comme le Médiateur du livre, visent à défendre les intérêts économiques des libraires contre leurs concurrents naturels ; en l’occurrence Amazon. Les interventions multiples de l’état ne changeront rien au fait que le modèle économique des libraires est aujourd’hui totalement dépassé, avec ou sans Amazon. Quémander des privilèges à l’État ne changera rien à cette réalité du marché et du progrès.
Encore et toujours, c’est le consommateur qui est doublement pénalisé : il accède aux biens finis, les livres ici, à des prix plus élevés que ceux que le marché proposerait normalement. De plus, il doit financer, par ses impôts, ce protectionnisme et ce favoritisme économique qui visent à maintenir en vie des entreprises qui auraient dû disparaître depuis longtemps, purgées par la concurrence saine du marché et la création destructrice schumpéterienne.
Le mythe des « monopoles naturels »
Nous pouvons également citer l’exemple des « monopoles naturels », souvent présentés par les adversaires du libre-échange comme une conséquence du capitalisme débridé arrivé en phase terminale. Cependant, il n’en est rien, c’est même précisément le contraire. Comme le décrivent certains penseurs libéraux, notamment de l’école autrichienne comme Hayek et DiLorenzo, la notion de monopole naturel de marché est une contre vérité historique. Selon eux, les monopoles persistants et durables sont toujours issus de l’interventionnisme étatique, de cadres légaux ou réglementaires bien particuliers, comme des concessions ou des monopoles légaux défendus par l’état, et non du seul jeu du marché ou des économies d’échelle, comme nous l'avons vu précédemment.
Les exemples de monopoles créés par l’état sont nombreux : pensons à l’octroi de marchés publics sans concurrence qui créent de véritables monopoles dans certains secteurs de l’économie (eau, énergie, transport ferroviaire). C’est également le cas des « barons voleurs » de la fin du 19ème siècle aux États-Unis, souvent cités par les critiques du marché libre. Même dans ce cas supposé de marché libre parfait, ce sont les privilèges, les tarifs douaniers élevés (jusqu’à 49 % sur certains produits dans les années 1890), les subventions et les lois favorables du Congrès, comme le Pacific Railroad Act de 1862, ainsi que des faits explicites de corruption, comme le scandale du Crédit Mobilier, qui ont permis aux industriels de s’enrichir avec l’aide du politique. Comme pour la crise des subprimes de 2008, la responsabilité du gouvernement est minimisée, écartée, voire même passée sous silence a posteriori, quand vient l’heure de trouver des coupables.
Un autre exemple de la création de monopoles par l’État est la protection légale excessive des brevets et de la propriété intellectuelle. Une protection dont certaines entreprises, comme l'industrie pharmaceutique, abusent. Certains auteurs autrichiens sont, de ce fait, critique de la notion même de propriété intellectuelle. Selon eux, la propriété ne peut s'exercer que dans le monde tangible, là où la rareté des biens explique l'émergence spontanée de la propriété. Dans le monde des idées, une telle chose est inconcevable. La propriété intellectuelle est donc un non-sens créé par des bureaucrates pour protéger injustement.
L’effet Cantillon et la monnaie fiduciaire (fiat)
Pour comprendre comment les monopoles émergent, il faut également s’intéresser à la monnaie fiat. Celle-ci joue en effet un rôle important dans la concentration du capital entre les mains de quelques des entreprises, qui en profitent ensuite pour créer des monopoles et écraser ou racheter la concurrence. Les grandes entreprises profitent injustement de l’effet Cantillon, un phénomène économique bien connu qui est la principale cause de l'inégale distribution des richesses sur le marché. Comment ? Les entreprises les plus riches, c’est à dire celles qui peuvent emprunter la nouvelle monnaie à des taux préférentiels, sont les premières bénéficiaires de la monnaie nouvellement créée. Ce privilège leur permet ensuite d'accéder au capital rare, non reproductible immédiatement, comme la monnaie, les ressources, les biens d'équipement, le travail et le temps humain.
Cet avantage concurrentiel est déterminant dans le processus de concentration du capital au sein de quelques entreprises. Les capitaux immobilisés de cette manière sont autant de capitaux qui ne sont pas disponibles pour d’autres entrepreneurs. Or, comme nous l'avons vu précédemment, ce sont les petites entreprises et les petites capitalisations qui sont le moteur de l'innovation sur le marché. L’effet Cantillon a donc un impact direct et négatif sur l’entrepreneuriat et l’innovation ; nous pouvons même dire que le système monétaire actuel freine la marche du progrès, l’ascenseur social et le renouvellement sain des élites entrepreneuriales, en ne permettant pas une circulation plus fluide du capital disponible dans le marché.
En résumé, le problème des monopoles recouvre plusieurs réalités et ne se limite pas à un capitalisme débridé arrivé à sa phase finale d'évolution. Bien au contraire, ces situations résultent de l’intervention du politique dans l’économie, qui, par le biais des réglementations, du protectionnisme et des privilèges en tous genres, contribue à mettre en place ces situations monopolistiques.